Poésies maritimes

À treize pieds au-dessus de l’asphalte, un grand voilier navigue à quatre nœuds. Dans ses huniers luit une Croix de Malte, à l’artimon flotte un pavillon bleu. Dans les prairies qui bordent l’autoroute, les bovidés écarquillent surpris leurs beaux yeux noirs et sont pris par le doute : sont-ils déjà passionnément épris ? Ringardisant leurs amours ferroviaires, le fier navire aux prétentions aviaires sans un bémol cingle vers le couchant. Ne moquons pas la vache admirative qui...
Non content d’être un palindrome, le kayak de mer est un calligramme à lui tout seul. Ses deux k s’érigent impudemment, comme le font ses pointes lorsqu'il est à flot. Son y, laissant trainer sa jambe pour simuler une pagaie, se creuse pour accueillir, avec tout le respect qui lui est dû, l’arrière-train de son pagayeur. Un examen minutieux permet d’affirmer qu'il va de gauche à droite, c’est-à-dire dans le sens du progrès. Du moins selon les critères de l’écriture...
Nous glissions mollement sur une eau translucide, une toise au-dessus d’un sable diapré, Il y crapahutait maints crabes intrépides : des verts et des carmins, des bruns et des ocrés À quoi bon résister quand la flotte est si tiède ? Je bascule ma nef et la fait capoter. Sans perdre une seconde, en valeureux bipède, j’oeuvre le processus aux fins d’eskimoter. Je suis bringuebalé coque par-dessus tête, sous le regard surpris des joyeux crustacés. Mais bientôt mes poumons...
Le baromètre est au beau fixe. Au ciel, Éole s’est mis depuis huit jours aux abonnés absents. Les planchistes déçus maudissent la pétole. C’est la saison des soixantièmes mollissants. De ma coque de noix, peu me chaut la vitesse. Après un bon repas, je n’ai que peu d’allant. Je prie le dieu des vents d’avoir la gentillesse de laisser mon esquif faire le nonchalant. Il kiffe au plus haut point ce temps de demoiselle et glisse, ultra-léger, la voile comme une aile, sous le...
Entends ma supplique, ô Neptune, Dieu du large et des bords de mer. Désolé si je t’importune, mais un souci me rend amer. Sur nos flots, hier si tranquilles, en décousent trois paltoquets, mi-centaures, mi-projectiles : les baigneurs sont interloqués. Friands de loisirs balnéaires, nous sommes des gens débonnaires, mais cet irrespect nous confond. Avant que flambe la rancune et qu'on en vienne aux mains, Neptune, envoie ces jet-skis par le fond ! une autre ?
Sous le vent de Paimpol, dans la lumière grise, le jour était déjà parti comme un voleur. La mer était sereine et la légère brise sentait bon l’algue fauve et les ajoncs en fleur. Que faisaient dans la nuit ce fin vaisseau de toile et moi, faux Inuit, insoucieux des lois ? J’avais mis simplement le cap sur une étoile : ainsi s’orientaient les marins d’autrefois. En rupture d'estran depuis le crépuscule, mon intrépide esquif jouait au funambule sur des flots ténébreux mais...
« C’est mon plus bel esquif, avait dit la vendeuse, il est sûr, il est vif, rapide et manoeuvrant. » Je n’ai pu résister à sa verve enjôleuse et je me suis offert ce joyau de l'estran. Sans tarder, sous les pins d’une plage discrète, je glisse mon esquif dans quelques pouces d’eau. Sobrement ceinturé d’une affreuse jupette, j’essaie de m’insérer dans un étroit goulot. Je m’y prends à trois fois pour loger mes guiboles et découvre bientôt, nonobstant la pétole, que...
Hissez les papillons, le vent du Nord se lève ! Envoyez l’Hespérie, halez le Paon du jour. Pour que ce fier trois-mats exauce tous nos rêves, buvons à l’Océan, buvons à nos amours ! Nous recevons le zef par le tribord arrière. Le Machaon jubile au flanc de l’artimon. Propulsée par la brise et les lépidoptères, notre nef, hardiment, cingle vers l’horizon. Perchée sur le beaupré, l’orgueilleuse Nymphale, à quitté les douceurs de sa lande natale, pour valeureusement faire...
Lové sous l'artimon, je contemplais l'orage, les cumulonimbus prédateurs du soleil, l'éblouissant éclair qui soudain les ravage, ouvrant un camaïeu de soufre et de vermeil. C'est alors que surgit un vaisseau d'un autre âge, échevelé de foudre, en sinistre appareil. Les voiles en lambeaux, dépourvue d'équipage, l'épave dérivait dans son dernier sommeil. « Je connais ce rafiot. C'est le Flying Dutchman, s'écria Mathurin, mon skipper mélomane. Aux mânes de Wagner, versons un peu de...