Mémoires kayak 2

Jeff est le premier à eskimoter. Suivi de Jo qui enchaîne dix roulades que Soizig compte à haute voix. C'est le tour de Michel qui, modestement n'en enchaîne que deux. – Félix? Je sens mon bipède un peu fébrile mais en s’appliquant il réussit sa roulade et ressort sous les applaudissements. Il croit bon de s'excuser. – Je débute. – Pour un débutant, c'est super. Soizig lui fait un petit signe encourageant. Le même que le jour de l'accident. Pour la peine il s’offre une...
Le samedi suivant, nous nous rendons sur les lieux de notre mésaventure. Félix a décidé de suivre le conseil de Michel. Mais en solitaire. Sans doute estime-t-il que la présence de ses copains nuirait à l'efficacité de la thérapie Avant même que nous soyons à pied d'oeuvre, elle produit déjà ses effets. Tout au long du trajet, mon bipède sifflote comme un pinson. Il range son véhicule près de ce centre nautique où j'ai passé de sinistres nuits blanches avec les chats et les...
Il fait un temps magnifique. Dès ma première remise à l'eau, j'ai tout oublié de ma déprime et de mes estafilades. Mon propulseur a retrouvé ses marques. Ma coque est comme neuve et je glisse avec volupté. Pourtant, je sens que Félix n’est pas tout à fait comme avant. S’il a toujours l'arrière-train solidement calé dans mon cockpit, sa tête est dans les nuages. Il lui arrive même de parler tout seul avec un air béat. Ce changement d’attitude n’a pas échappé à ses...
Quinze jours ! J’attends depuis quinze jours dans ce sinistre atelier qui sent la résine et la peinture. Oublié dans un coin, sur un tas de vieux cordages, parmi les coques de voiliers en sommeil. Dans la journée, c'est supportable. Des moineaux pépient sur mon hiloire, un type en bleu de travail sifflote en gratouillant les barcasses et nous avons parfois la visite d’autres bipèdes qui restent rire et bavarder. Mais la nuit, c'est l'horreur. Je suis frôlé par les chouettes et les...
Les spécialistes emploient une expression plutôt sympa pour dire qu’un kayak de mer s'est mis très provisoirement en position verticale. Ils appellent cela se mettre en chandelle. Nous nous sommes mis en chandelle sur un banc de sable extra-fin. D’une incomparable douceur. Avec au beau milieu, une petite, mais vraiment toute petite zone de caillasse. Ce pauvre Félix ne l'a pas ratée. La solidarité des entre bipèdes fonctionne à merveille, mais pendant que mon surfeur malheureux...
Jeff et Jo se lancent dans le manège avec des cris de peaux- rouges. Michel, attend un peu de les voir évoluer avant de s'élancer à son tour. Félix hésite. C’était nettement plus musclé que ce que nous avons vécu jusqu’ici. Ça ressemble au bouillon de la Pointe du Raz. Un vrai parcours du combattant. Après avoir réfléchi, mon pagayeur estime judicieux de prolonger sa réflexion. Courageux, incontestablement, mais pas téméraire. – Salut ! C’est la première fois que tu...
– Je suis allé faire un tour sur Internet. Aujourd’hui nous aurons une houle intéressante, bien plus forte que l'autre jour. En plus, les coefficients de marée sont au top. Félix, je sens que ce soir tu auras fait des progrès décisifs. Ce matin, au moment de prendre la route, Jo a-t-il vraiment su trouver les mots qu'il faut pour rassurer mon futur surfeur? Je n'en suis pas si sûr. Ce bon Félix reprend quelques couleurs en observant les rouleaux qui déferlent paisiblement sur la...
Ce qu’il y a de bien avec Michel, c'est qu’on en apprend tous les jours. Par exemple aujourd’hui, alors que le vent a fraîchi sans raison apparente à l'approche d'une jolie pointe rocheuse, il décréte que c’t à cause de l’effet Venturi. Jeff et Jo restent impassibles. Mais mon kayakiste prend cette irrésistible expression d’enfant naïf qui le rend si sympathique auprès des détenteurs du savoir. Michel ne laissa pas passer l'occasion. – L'effet Venturi mon vieux Félix,...
Est-il besoin de le préciser ? Je suis un kayak de mer, un vrai de vrai, pas un de ces esquifs tout juste bons à faire mumuse au bord des plages abritées. Mon domaine à moi, ce sont les vagues et les brisants. C’est quand ça chahute un peu que je puis exprimer ma personnalité profonde. Mais il y a tout de même des limites. Quand les jours raccourcissent, que le vent souffle à décorner les bigorneaux, que notre champ de cailloux favori se recouvre d'écume et qu'on entend de loin le...
La flèche bleue d’un martin-pêcheur gicle de falaise. Elle frôle ma pointe avant d'aller se perdre dans un amas de rochers couverts de laminaires. Mon kayakiste aime à se faufiler dans les zones les plus mal pavées. Celles qu’évitent prudemment les voiliers, les vedettes et autres embarcations de plaisance. Celles où seuls nous autres, kayaks de mer, pouvons nous aventurer grâce à notre très faible tirant d’eau. Le paysage y change au fil des heures. À basse mer,...

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