Mémoires d'un kayak de mer

– Razkayou, demain nous allons naviguer avec Jo. Il vient tout juste de téléphoner. Toujours sur Internet, Félix a fait la connaissance de Jo. Selon les dires des autres pagayeurs, c’est une sacrée pointure. Le type qui rentre dans son kayak à l’envers pour eskimoter, de préférence dans le ressac, à la tombée de la nuit. La bête quoi ! – Et tu ne devineras jamais dans quel coin nous avons rendez-vous. A la Baie des Trépassés ! Tout près de la pointe du Raz. Rien que ça !...
– Razkayou, Michel m’a téléphoné. C’est un type super. On a sympathisé sur un forum de kayak de mer et il m’a déjà conseillé dans le choix d’une pagaie. Avec Jeff, un de ses potes, ils ont programmé un petit raid en mer d’Iroise. J’y suis invité. La mer d’Iroise, tu te rends compte ? Je sens qu’on va se régaler. Tout vient à point, à qui sait attendre. Ça tombe bien, je commençais à me lasser un peu des ronds dans l’eau de mon pagayeur. Dans ces parages...
Il fait un temps magnifique et Félix reprend ses exercices. Il a bien pigé la première partie du mouvement, chavirer, et je dois reconnaître qu’il s’y montre talentueux. Il se penche le long du bord, la pagaie savamment positionnée, et plouf ! La quille au soleil ! C’est la seconde partie qui pose problème. – Ne t'en fais pas Razkayou. On finira bien par y arriver ! Ce n'est pas encore pour cette fois. Mais, mon kayakiste est têtu. Désormais, à chaque balade en mer nous allons...
Félix a parfois des comportements inexplicables. C’est, me direz-vous, assez fréquent chez les bipèdes. Mais ce que font les autres, je m’en fiche éperdument. En revanche je suis directement concerné par les initiatives de mon kayakiste. Les bonnes comme les mauvaises. Je vous prends à témoin. Nous glissons, ce bel après-midi du mois d’aout, sur une mer sans la moindre ride. De temps en temps mon pagayeur se met en appui, à droite à gauche, histoire de travailler sa technique....
Dans la semaine mon bipède a retourné au magasin son bel instrument. Mais la garantie ne fonctionne pas pour ce type de dysfonctionnement. Le vendeur, avec un petit œil narquois lui a suggéré l’achat d’un manuel de navigation. Félix n’a pas beaucoup aimé, mais, pragmatique il a quand même suivi le conseil. Et le samedi suivant, l’hémisphère a retrouvé sa place. Rien à redire, ce n’est pas encombrant et c’est franchement décoratif. Ça me donne des airs de bateau...
Dans la vie, Félix n’est pas seulement mon kayakiste. Je passe donc beaucoup de temps à me morfondre au fond du garage. Ce n’est pas très marrant, mais il parait que cela fait partie de la condition de kayak de mer. Heureusement, le brave ne manque pas de me rendre visite. Le plus souvent, il se contente de m’examiner sous toutes les coutures, de me donner un petit coup de chiffon ici ou là. Mais ce vendredi soir, il sort d’une boîte un magnifique hémisphère. – Sacré Razkayou...
Quelques semaines plus tard, nous retrouvons le même auditoire. Dans des circonstances tout à fait différentes. Il fait très beau et nous croisons tranquillement à quelques encablures d’une petite plage qui nous est devenue familière. Comme par hasard, les copains s’y trouvent. Ils flânent en bavardant au bord de l’eau, comme peuvent le faire les malheureux qui n’ont pas encore découvert les charmes de la navigation de plaisance. Mon kayakiste, concentré sur sa tâche de...
Ce samedi, il fait trop mauvais pour naviguer. Mon pagayeur en profite pour me présenter à ses amis. Des gens qui manifestement n’y connaissent rien. Plutôt que de s'extasier sur l’élégance de mes lignes, ces malotrus ne trouvent rien de mieux à faire que de balancer des sottises à mon pauvre bipède. – Comme çà, Félix, tu te lances dans le canoë-kayak ? – Le vrai terme est kayak de mer. – Parce que tu comptes aller en mer avec cet engin ? Mais tu vas y laisser ta peau. –...
Le ciel est bleu tendre avec quelques petits nuages. Je suis sur une pelouse de salicornes, près d’un bras de mer avec plein d’arbres tout autour. Trois hérons s’envolent sans trop se presser. Dans ce décor bucolique, le bipède du magasin, qui a fini de succomber à mon charme, est carrément incongru. En short, avec des chaussons en néoprène et des guibolles poilues, il porte un épais gilet de couleur criarde et une sorte de tablier dont je ne vais pas tarder à connaître la...

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