Le kayak "bois et toile"

 

Le type l’a posé juste à côté de moi, sur la cale. 

Personnellement, ce petit bateau, très bas sur l'eau, je le trouve plutôt minable. Il est en toile. Couleur sac à patates. Grisâtre, ou plutôt jaunâtre, avec des bouchains vifs et une ridicule pointe arrière, genre queue de requin prétentieux. D’après Michel, c’est un kayak authentique. Comme ceux des eskimos. Pourquoi pas ? Mais, auprès des pimpants esquifs que nous sommes, les kayaks des copains et moi, il a franchement piètre allure, 

 

Pourtant, que vous le croyez ou non, les pagayeurs n’ont d'yeux que pour cette embarcation. Tous les quatre. Même Félix. Mon kayakiste entretient jalousement l’éclat mon gel-coat. Il veille à colmater la moindre éraflure de ma coque après chaque sortie afin, comme il dit, de me conserver une bonne glisse. Je comprends mal comment il peut s’intéresser à cet improbable engin. 

Conscient d’avoir créé l’évènement, le détenteur de cette embarcation frime au-delà de toute mesure. Après avoir longuement épilogué sur les qualités supposées de son kayak traditionnel, comme il appelle son esquif, il se lance dans une démonstration. 

Et que je t’eskimote, une fois à droite, une fois à gauche, dix fois, vingt fois de rang, comme un tambour de machine à laver. En faisant varier la vitesse d’exécution. Avec la pagaie, sans la pagaie. 

Epoustouflant. Même Jo, le spécialiste incontesté de la discipline, même Jo semble bluffé. Alors imaginez mon eskimoteur en eau tiède. Le type fait le modeste. Il attribue à son esquif tout le bénéfice des opérations. 

  

Du coup ces grands nigauds en déduisent qu’eux aussi peuvent accéder au grand art. Jo demande à essayer. Et c’est un festival de cabrioles. 

– Super ! J’en veux un comme ça ! 

Tout ce qu’il ne fallait pas dire. Chacun tente sa chance sauf mon pauvre bipède qui s’est découvert un gros rhume. 

– Justement, Félix, rien de tel que l'eau de mer pour dégager les sinus. 

Le brave fait celui qui n’a pas entendu. 

 

Comme il n’y a pas que l’eskimotage dans la vie, tout ce petit monde se décidé à continuer la balade. À bonne cadence tout de même, ce qui nous permet, à nous autres kayaks de bonne facture, de remettre un peu les pendules à l’heure. En effet, le sac à patates fusiforme est en queue de peloton. On s’arrête de temps en temps pour l’attendre. Comme on le fait d'habitude pour Félix. L'eskimoteur vedette a bien sûr une bonne excuse. 

– C’est un peu normal, en eau plate, avec ses bouchains vifs, il va moins vite qu’une coque en forme. 

Ben voyons.


– Mais pour la manœuvre il ne craint personne. 

Et nous voilà parti dans un ballet parmi des bateaux au mouillage. Reconnaissons-le, l’esquif à bouchains vifs se révèle très évolutif. Son frimeur de kayakiste commente chacun de ses virages sur l’aile en expliquant à quel point il a réussi sa carène. Car, il nous l’apprend avec délectation, le sac à patates n’a pas été fabriqué par un constructeur sérieux, comme tout kayak de mer digne de ce nom, mais conçu et bricolé par son pagayeur. 

– Je l’ai fait en dix jours de travail intensif, pendant un stage. Le plus dur c’est le cintrage des couples. Mais avouez que le résultat en vaut la peine. 

Comme quoi, tous les goûts sont dans la nature. 

– J’aimerais bien m’en construire un pareil.

– Moi aussi !
– Moi aussi ! 

Tous les pagayeurs en présence expriment soudain l’impérieux besoin de posséder un semblable esquif. J’ai déjà vu les bipèdes s’émerveiller sur tel ou tel bateau. Jamais à ce point. C’en est presque indécent. 

Bien évidemment, Félix n’est pas le dernier. Le connaissant, je pense assez peu probable, qu’il se lance dans l’entreprise. Il aime bien échafauder des projets, mais ils restent le plus souvent du domaine du fantasme. Comme ceux de me faire visiter le Grand Nord ou la Terre de Feu. Mais il ne faut jamais dire jamais.

 

 Mon propulseur n’arrête plus de parler de ce fichu kayak trad' comme ils appellent leur nouvelle coqueluche. Je ne suis pas d'un naturel jaloux, mais tout de même...