J’ai le blues 

 

Quinze jours ! J’attends depuis quinze jours dans ce sinistre atelier qui sent la résine et la peinture. Oublié dans un coin, sur un tas de vieux cordages, parmi les coques de voiliers en sommeil. 

Dans la journée, c'est supportable. Des moineaux pépient sur mon hiloire, un type en bleu de travail sifflote en gratouillant les barcasses et nous avons parfois la visite d’autres bipèdes qui restent rire et bavarder. Mais la nuit, c'est l'horreur. Je suis frôlé par les chouettes et les chauve- souris, et les chats du quartier trouvent très rigolo de venir se disputer mon cockpit pour y ronger quelque charogne. 

  

La grêle crépite parfois sur le toit de l'atelier. Les bipèdes qui viennent rendre visite au type en bleu, pestent régulièrement contre la météo. En effet, pendant que je me morfonds sur mon tas de vieux cordages, les éléments se déchaînent. Coup de vent sur coup de vent! 

J'ai su plus tard que, pendant cette période, aucun des copains de Félix ne peut prendre la mer. Même pas Jo, pourtant amateur de “conditions engagées”. Comme dira Jeff, notre départ en chandelle était vachement bien tombé. Ou plutôt, rectifiera Michel, qui a le sens de la nuance, il aurait pu plus mal tomber. 

Mais qu'est devenu mon apprenti surfeur ?
Faut-il qu’il soit mal en point pour m’oublier ainsi. Peut- être attend-il lui aussi, oublié dans un sinistre local, qu’un réparateur de bipède veuille bien s’intéresser à lui ? Peut- être ne pourra-t-il plus jamais pagayer ? En ce cas, quel va être mon destin? Fourgué au premier venu qui me bricolera tant bien que mal, sans doute plus mal que bien ? Recyclé comme bateau d’apprentissage pour des stagiaires sans états d’âme qui me traîneront sur la plage pour n’avoir pas à me porter ? Ou pire, jugé irréparable et oublié pour toujours dans une décharge ? 

Comme dit Jeff, j'ai le moral dans les chaussettes. Si tant est qu’un kayak de mer puisse s'exprimer ainsi. Et c'est au plus profond de ma déprime qu’un jeune bipède se pointe, portant un kayak à l'épaule. 

L'esquif est bien plus mal en point que moi. C'est presque une épave. Le type en bleu s'en occupe tout de suite. Et ça ne traîne pas. Il lui découpe carrément le pont à la scie sauteuse. Au bateau bien entendu, pas au jeune bipède. Lui, semble ravi de l'opération. Bigre! C'est encore pire que dans mes cauchemars. Cet atelier sert apparemment de repaire à une secte de massacreurs de kayaks. J'en ai la chair de poule (d'eau bien entendu) 

Lorsque mon malheureux congénère n'est plus qu’un simulacre de pirogue, qu’une coque infiniment vulnérable, les tortionnaires le recouvrent d'une feuille de contreplaqué. Et là je pige. Le but de la manœuvre n'est pas de détruire, mais de rénover l'esquif. 

L’entreprise dure plusieurs jours. Pendant lesquels, entre parenthèses, personne ne se soucie de ma présence. Mais je commence à m'y habituer. Je me console en suivant les progrès de la métamorphose du bateau blessé. Il commence à ressembler à un kayak de mer digne de ce nom, avec une jolie carène en fibre, comme la mienne, mais un pont en contreplaqué. 

L'ensemble a une certaine gueule. C'est du moins l'avis du jeune bipède dont la jubilation fait plaisir à voir. Et si c'était le sort qui m'attend ? Si Félix, dont je suis toujours sans nouvelles, m'a tout simplement fourgué à ces besogneux imaginatifs et que je me retrouve, avec un pont en bois, entre les mains d'un nouveau pagayeur ? 

Je commence vraiment à désespérer quand, après une nuit particulièrement éprouvante au cours de laquelle les matous se sont déchirés jusqu’au plus profond de mon cockpit, il apparait dans la lumière. Comme dans la chanson. Il est fort, il est beau, il sent bon le sable chaud. Mon kayakiste ! 

Avec le bras en écharpe et une minerve très chic pour maintenir son chef altier. Il me flatte de sa main valide. 

– Mon vieux Razkayou, on va s’occuper de toi. Les gars du centre nautique sont devenus des copains. Ils vont te refaire une beauté. 

  

On m’examine sous toutes les coutures, il y a quelques palabres. Je comprends qu'il n'est nullement question de me faire subir une greffe de pont, simplement de soigner mes blessures. Ce bon Félix me flatté encore la carène comme un cavalier cajole sa monture préférée, puis il disparait. 

On se penche enfin sur mon cas. Je suis nettoyé, colmaté, mastiqué, poncé, gelcoaté, lustré, pomponné. A l'issue de ce traitement de choc, je suis aussi pimpant qu’au magasin. 

Je retrouve mon tas de vieux cordages et l'on me couvre d’une voile usagée. J’ai l’impression d’être un catafalque. Un coup à retrouver mes idées noires! Bonne nouvelle tout de même, je suis désormais à l’abri des animaux nocturnes. 

Huit jours après sa première visite, Félix vient me récupérer. Les bras ballants, sans sa minerve. Il semble en pleine forme. Les retrouvailles sont émouvantes. 

Et que je te gnognote mon esquif favori, et que je m’émerveille de la qualité du travail, et que j’évoque nos futures équipées. J’en suis tout ragaillardi. Pendant ces effusions, quelqu’un s’est approché. Ou plutôt quelqu’une. 

– Ça y est, tu l’as retrouvé ton fameux Razkayou ! Il est magnifique. 

 

Cette voix ? Délicieusement impertinente... J’y suis, la jolie pagayeuse de l’autre jour...