Little bomb 

 

La flèche bleue d’un martin-pêcheur gicle de falaise. Elle frôle ma pointe avant d'aller se perdre dans un amas de rochers couverts de laminaires. 

Mon kayakiste aime à se faufiler dans les zones les plus mal pavées. Celles qu’évitent prudemment les voiliers, les vedettes et autres embarcations de plaisance. Celles où seuls nous autres, kayaks de mer, pouvons nous aventurer grâce à notre très faible tirant d’eau. Le paysage y change au fil des heures. À basse mer, d’innombrables oiseaux viennent y chercher pitance. Aigrettes, cormorans, huîtriers, bécasseaux, courlis ... et donc, parfois, la flèche bleue d’un martin-pêcheur. Au gré de la marée, de petits chenaux éphémères se forment au cœur du plateau rocheux. 

Nous glissons dans très peu d'eau. Notre ombre se dessine sur le sable jaunâtre. Félix se croit seul au monde lorsque deux autres kayaks surgissent au détour de Menruz, une énorme balise jaune et noire. 

Leurs occupants, un homme et une femme, pagayent de façon saccadée. Comme des débutants. 

– Salut ! – Hello. 

Ce sont deux anglais. Le type a d’ailleurs une vraie tronche, telle que l’on peut en voir dans les caricatures xénophobes. Mais la femme est ravissante. Elle ressemblait, en mieux, à une chanteuse britannique qui figure en bonne place au Top 50. Félix estime que c'est une excellente occasion de faire prendre l'air à ce qu’il a retenu des cours de Madame Le Bellec, sa prof' d'anglais lorsqu’il usait ses fonds de culotte sur les bancs du collège. 

– Hello ! My name is Félix.
– I'm Andrew. Here is Margaret, my cousin.
– Enchanted. You make kayak of sea?
– Sorry. We do‘n’t make kayaks. We sail. It is sufficient, pouffe discrètement le britannique. 

Un peu fastoche. Serait-il seulement capable de s'exprimer correctement en français ? Félix serre les poings sur sa pagaie. Mais il y a cette ravissante cousine, avec son petit air amusé... Il passe outre. 

– You have a very beautiful boat.
– Thank you.
– I like very much the boat of Miss Margaret. She is a little bomb ! 

Il vient de se souvenir opportunément qu’en anglais, les bateaux, c’est au féminin. Le bonhomme ne lui en sait gré, mais la demoiselle s’esclaffe. Elle assure que Félix, lui aussi, a un très beau kayak. J’en ronronne de plaisir. 

 

Encouragé, comme la mer est calme et qu’il fait très beau, mon aventureux bipède ressent l'impérieux besoin de dévoiler les dessous de son embarcation. C’est-à-dire les miens. 

Il se penche du côté gauche pour me faire chavirer, fait une légère pause pour que chacun puisse admirer sa carène, puis d'un seul coup, jaillit de l'onde avec un sourire modeste. 

– Cheer! Cheer! It is the first time that I see a successful roll.
– Really? Doesn't Mister know roll? 

La demoiselle s'enquiert auprès de son compagnon. – Do you know? 

Le cousin grommelle vaguement. Nous en déduisons qu'il ne sait pas. Superbe et généreux, Félix propose ses services. 

– No problem. I can learn to you!
– Yes! Yes! fait la cousine en battant des mains. 

Le projet ne semble pas séduire son coéquipier. 

– Rolling is a sign of success. Having to roll is a sign of failure, fit-il avec un petit sourire très britannique.
– To roll or not to roll, that is the question, répondit le brillant esquimauteur avec un petit sourire cruel. 

Le type ricane un chouïa. La demoiselle boit du petit lait. Félix estime que, la brèche étant ouverte, le moment est venu de conter ses exploits. Mais dès la seconde phrase, il s'empêtre dans le vocabulaire. Que n'a-t-il été plus attentif aux cours de Mademoiselle Le Bellec! Qu'importe, la cousine n’arrête pas de se marrer. Notre pagayeur en a oublié la présence du fâcheux qui tire une tronche de plus en plus hostile. Grave erreur. Le britannique, la bouche en cul de poule, estime qu’il est temps d'interrompre l'entrevue. Félix propose tout de même de se revoir dans la soirée. 

– Sea you later? At the box of night?
– What box ?
– The box of night. There is only one in the village. 

Le bonhomme, décidément pressé, approuve et prend congé. 

– Oh! Yes! The box of night. OK ! Sea you later. 

Félix a le cœur en fête. Il pagaye avec une énergie inhabituelle et nous survolons les nappes de laminaires. De temps en temps il pousse des cris de peaux-rouges. 

Mais l’histoire s’arrête ici. 

Félix n’a plus revu, ni la petite bombe, ni le vilain cousin. Ni en mer, ni à la box of night. 

 

No Happy End...

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