Bivouac 

 

Ce soir, après de longues heures de navigation, mon pagayeur doit dormir sous la tente. Les gens normaux appellent cela faire du camping. Ce terme fleure bon l’huile solaire, la pétanque, la danse du canard et les boissons anisées. Ce qui ne fait pas du tout rêver de fiers aventuriers tels que Félix. A l'opposé, le mot bivouac a le don d’enflammer son imagination. Il suffit qu’il le lise, ou qu’il l'entende, pour voir apparaître les braises d’un feu de camp, la pêche du jour cuite en papillotes sous la cendre, les déferlantes au loin scintillant sous la lune, les mise à l’eau le lendemain dans la fraîcheur de l'aurore... Le rêve de tout kayakiste digne de ce nom. 

Toutes les conditions sont réunies. Une météo résolument optimiste. Des équipiers aguerris, donc, en principe, sécurisants. Une destination de rêve. Selon bien sûr les critères en vigueur dans le microcosme des pagayeurs. C’est-à-dire un îlot perdu au large du Finistère, ceinturé par les courants et habité par les seuls oiseaux de mer. 

Dès qu’ils y accèdent, les kayakistes écartent les algues, témoins des dernières tempêtes, et qui jonchent la maigre pelouse, pour pouvoir y planter leurs petites tentes en forme de parapluie. La mer est très calme. Tout juste ridée par quelques risées passagères. Phares et balises s’allument un à un. De grands oiseaux traversent lentement le ciel à contre-jour. 

 

Assis autour des braises, les bipèdes sont tout à fait insensibles à la poésie de l'instant. Ils ne cessent de jacasser. Les victuailles et les flacons circulent. Le ton monte peu à peu. Félix aime à raconter ses aventures maritimes à ses autres copains. Ceux qui ne sont pas kayakistes. Ce soir il écoute. 

Que faire d'autre ? Entre Jo, qui ne se fait jamais prier pour évoquer sa virtuosité dans les vagues et les brisants, Michel, qui fait office d’encyclopédie pagayante et Jeff qui ne rate pas une occasion de placer une vanne, il ne reste pas beaucoup d’espace à mon bonhomme pour faire entendre sa petite musique. 

Tout à l'euphorie de son premier bivouac, mon rêveur de bipède a négligé de me remonter sur le sable sec, hors de portée des vagues. Sa façon à lui de faire des économies d'énergie. Ma pointe arrive à peine au niveau du cordon de varech. La laisse comme on l'appelle, témoin de la dernière pleine mer aux alentours de midi. 

Il suffirait que la marée de la nuit soit un peu plus forte pour que je me retrouve à flot. Une vague est venue déferler sur le sable à moins d'un mètre. Peut-être cette nuit partirai-je à l'aventure... Et franchement, ça me plairait bien. Je mènerais ma petite vie d’esquif autonome, au gré des vents et des courants sans avoir à supporter mon lourdaud de bipède. Je m’imagine bien dansant sur les vagues comme un oiseau de mer. Il n'y a que les sots pour prétendre que les kayaks de mer sont des bateaux instables. Ce sont nos pagayeurs qui nous font subir leur propre instabilité. 

J’irais visiter ces plans d'eau mythiques. Là où seuls les meilleurs osent s'aventurer. Le Fromveur, le raz de Sein... Les copains de Félix en parlent souvent. Et lorsque j'aurais profité tout mon saoul des charmes de la mer d'Iroise, emporté par vents et courants, j’irais découvrir d’autres rivages. Il paraît que certains bipèdes lancent des bouteilles à la mer et qu’elles font le tour du monde. 

Alors pourquoi pas un kayak ? 

Autour du feu c’est de plus en plus bruyant. Il y en a même un qui pousse la chansonnette. Je crois reconnaître la voix de Michel. Et ces ballots reprennent en cœur. Les goélands, qui ont choisi le même ilot que nous pour bivouaquer, doivent l'avoir sacrément mauvaise. 

Une vague est venue se briser au ras de ma pointe arrière. 

Encore un petit effort ! J’en frémis de plaisir. Il suffirait d’une ou deux autres un peu déterminées pour que je me retrouve avec de l’eau jusqu’à hauteur du cockpit. 

Les choristes se sont tus. Les oiseaux vont-ils enfin pouvoir dormir? Il semble que non. 

–- Vous avez vu l’étoile filante ? 

– Ou çà ?
– Par là, encore une autre !
– Faites un vœu ! 

– C’est fait. Rester vivre ici. Un petit peu de pêche avec le kayak. Pas besoin de bagnole, pas besoin de bosser, le rêve. 

Je reconnais la voix de Félix. Ses compagnons l'approuvent bruyamment. Décidément ce soir, je ne suis pas le seul à faire des projets. 

Ça y est je flotte ! J’ai reculé d’un bon mètre. Ma pointe avant commence à tourner . Me voici parallèle au rivage. La brise est très légère mais je sens que je pars tout doucement vent de travers. J’aimerais bien aller tout droit, mais je ne vois pas trop comment faire. Une petite risée et ma dérive s’accentue. Il suffirait d’une vague pour me ramener sur la plage. Il faut croire qu’elles se sont donné le mot pour se calmer et favoriser mon escapade. 

A moi la grande aventure ! 

– Oh ! Les mecs ! Il y a un bateau qui fiche le camp !

– Merde ! C’est le mien ! 

 

Mon pagayeur dévale la dune, en un clin d’œil il est en short et se précipite à l’eau.
Quand il arrive à me saisir, il en a déjà jusqu’au cou. Ca me rappelle le temps ou il apprenait à eskimoter. 

– Par ici Razkayou ! Je vais te mettre au sec. 

 

Là-haut les copains se bidonnent. Je sens que nous allons entrer dans les annales. 

– Ça y est, je l’ai eu, c’était moins une. 

  

– Tu n’aurais pas pu le monter plus haut ? Décidément tu es un vrai touriste !
– Bon ! Si on allait se pieuter ? 

Mon kayakiste s’est assis auprès de mon étrave. Il me flatte, un peu comme si j’étais un animal familier. 

– Tu l’as échappé belle mon vieux Razkayou ! Tu te vois, partir tout seul à la dérive ?

 

Bien sûr que oui, mais comment l'avouer. C'est que je m'y suis habitué à mon bipède. Je ne voudrais pas lui plomber le moral. La mer a commencé à redescendre. Il reste juste un très léger ressac et les gloussements assourdis de quelques goélands. 

– Je suis complètement crevé mais le paysage est sublime. Ce ciel plein d'étoiles et tous ces feux qui scintillent sur la mer. Plutôt que de me retirer bêtement sous ma guitoune, je vais rester ici pour profiter du spectacle de la nuit. 

 

Il s’allonge doucement pour mieux contempler les comètes et très vite sa respiration devient régulière. 

– Bonne nuit patron. Rassurez-vous, cette fois-ci je suis bien au sec. Je serai toujours là demain matin ! 

 

suite