Vaguelettes 

 

Quelques semaines plus tard, nous retrouvons le même auditoire. Dans des circonstances tout à fait différentes. Il fait très beau et nous croisons tranquillement à quelques encablures d’une petite plage qui nous est devenue familière. Comme par hasard, les copains s’y trouvent. Ils flânent en bavardant au bord de l’eau, comme peuvent le faire les malheureux qui n’ont pas encore découvert les charmes de la navigation de plaisance. Mon kayakiste, concentré sur sa tâche de propulseur, ne les a pas remarqués. Eux, si. Il faut dire que nous sommes plus faciles à repérer. 

– Félix ! Félix ! 

Mon pagayeur cherche des yeux. Un petit groupe nous hèle en gesticulant. Difficile à présent de les ignorer. 

– Félix ! Approche un peu qu’on puisse vous voir de plus près, toi et ton engin de mort. 

Avec les copains il y a deux copines, ce qui décide mon bipède à se diriger vers la plage. Il n’a cependant pas trop envie de débarquer. Assis dans mon cockpit, il se sent à juste titre en plus fière posture. Un peu comme un ado sur sa mobylette ou un cavalier sur son canasson. Il s’arrête donc à vingt mètres du rivage pour faire un brin de conversation. 

Conversation dont, il va sans dire, je suis le sujet principal. 

La mer est bien calme. De petits rouleaux d’une vingtaine de centimètres tout au plus, viennent déferler gentiment sur le sable. Presque sans bruit. Le cadre idéal pour frimer sans risque et papoter un peu.Mon pagayeur reprend à quelques nuances près son argumentaire de l'autre jour. Les copines sont très attentives. Les copains, ces vilains jaloux, balancent quelques vannes particulièrement débiles. Mais se font houspiller par ces dames. 

Bref, que du bonheur. Félix papote donc depuis quelques minutes quand soudain je sens une force inconnue me soulever la pointe arrière. 

Sur le coup je dérape et je me retrouve parallèle au rivage. Ce n’était qu’une jolie vaguelette, un peu moins mollassonne que les copines, mais qui tenait sans doute à se signaler au passage. À terre il y a quelques exclamations admiratives. En effet, ce bon Félix est resté solide au poste au passage de la coquine. Sauf qu’elle nous a mis en travers de la suivante qui, bien moins compréhensive, en profite lâchement pour nous entraîner dans son rouleau. 

Se retrouver la coque à l'air, en se faisant méchamment secouer, j'ai connu des expériences plus agréables. Là- dessous, Félix cherche fébrilement à arracher sa jupette. Il sort enfin du cockpit pour émerger un peu plus loin. Pendant ce temps je mène ma petite vie de kayak autonome, mais en posture inversée. Ce qui n’est pas du tout de mon goût. 

Heureusement, les vaguelettes suivantes sont bien inoffensives. Mon kayakiste a pied. Il saisit rapidement ma pointe avant et me redresse. Je suis plein d’eau, ou presque. 

À terre, nous créons l’événement. Quelques promeneurs se sont joints aux copains de Félix. Nous profitons donc de multiples conseils. Le plus pertinent étant de me vider au plus vite. Mon kayakiste, de l’eau jusqu’à la ceinture, me fait basculer sur la tranche à plusieurs reprises. Presque vide, je me sens un peu mieux. 

– Tu t’es trouvé en plein dans le rouleau. Tu n’aurais pas du rester en travers des vagues.
– C’est vrai Félix, tu étais un peu trop près. 

Un promeneur ajoute opportunément son grain de sel. 

– Il faut se méfier. Une vague sur sept est plus forte que les autres. 

Un second promeneur pense que c’est une vague sur huit. Ils entament une controverse des plus passionnantes et se désintéressent de notre situation. Pas les copains. 

– Tu devrais renoncer au kayak de mer. Il y a plein de façons plus sérieuses d’aller sur l’eau. Pourquoi pas un bateau pneumatique ou un pédalo ?
– C’est vrai, tu as eu de la chance de chavirer près du bord. Imagine que cela t’arrive en pleine mer. 

Mon pauvre bipède a perdu sa faconde. Il finit d’assécher mon cockpit avec une éponge, rembarque, fixe la jupette et nous repartons dignement sur les flots apaisés. 

 

– Et il reprend la mer ! Décidément ce fou de Félix nous étonnera toujours... 

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