Mon kayakiste 

 

Le ciel est bleu tendre avec quelques petits nuages. Je suis sur une pelouse de salicornes, près d’un bras de mer avec plein d’arbres tout autour. Trois hérons s’envolent sans trop se presser. 

Dans ce décor bucolique, le bipède du magasin, qui a fini de succomber à mon charme, est carrément incongru. En short, avec des chaussons en néoprène et des guibolles poilues, il porte un épais gilet de couleur criarde et une sorte de tablier dont je ne vais pas tarder à connaître la destination. Plus tard, je découvrirai que cet accoutrement n’est que la tenue habituelle des kayakistes. 

Ridicule, incongru, ce bipède m’est pourtant franchement sympathique. Au magasin je n’étais qu’un objet, un bel objet certes, mais un simple objet. Lui, pas fier, me considère d’emblée comme son compagnon. 

– Il te faut un nom, mon joli kayak tout neuf. J’ai pensé à Razkayou, qu’en dis-tu ? Moi, je m’appelle Félix. 

Razkayou ? Ça me va. 

– Je sens qu’on va faire ensemble un bon bout de chemin. Mais d’abord, il faut que j’apprenne à mieux me servir d’un kayak. 

Ça tombe bien, il faut moi-même que j’apprenne à me servir d'un kayakiste. Nous sommes faits pour nous entendre. Lorsque Félix me met à l'eau, je comprends enfin pourquoi je suis conçu. Je me sens léger, léger, presque aérien et ne demande qu’à glisser à perte de vue. 

Les choses sérieuses commencent. Mon bipède a de l’eau jusqu’aux genoux. Il m’enfourche comme une motocyclette, mais dés qu’il veut fourrer ses guibolles dans le cockpit, nous chavirons. Il prend les choses avec humour. Il fait une seconde tentative avec seulement de l’eau jusqu’aux chevilles. 

Cette fois la manip' est couronnée de succès. Félix ajuste son espèce de tablier en néoprène autour de mon hiloire. Cette jupe doit en principe empêche la flotte d’entrer dans mon cockpit. 

Mon pagayeur est enchanté de cette première balade. Moi, beaucoup moins. Je l’ai senti vaciller sur le siège, à la recherche de l’équilibre. 

  

Pourtant c’est un plan d’eau bien calme, sans la moindre vaguelette. Il a deux types de problèmes. Quand il veut aller droit, je vais en zigzag. Quand il veut tourner, je continue sur ma lancée. Je jure que je ne le fais pas exprès pour lui pourrir la vie, mais, raide comme un piquet, veillant à ne pas chavirer, tremblotant un peu du bassin, il pagaye un peu n’importe comment. 

Comment voulez-vous que je comprenne ses intentions ? Il n’a pas du apprendre grand-chose au cours de son stage.


– En fait je n’ai pas fait de stage proprement, j’ai loué quelques fois un kayak à un point passion plage, ça revient au même. 

Ben voyons ! 

Raconter nos premières sorties, bien à l’abri dans un estuaire, son application, ses maladresses, mes déconvenues, serait fastidieux. La vendeuse m’a présenté comme un kayak manœuvrant, rapide et stable. Stable, je le suis incontestablement, sinon mon pauvre pagayeur se serait baigné bien souvent. Rapide et manœuvrant il m’arrive d’en douter ! 

Mais comme il n’est pas plus sot que la moyenne des bipèdes, ce bon Félix finit tout de même par se débrouiller. Il a enfin compris que gîter n’est pas chavirer et qu’au contraire c’est un mouvement essentiel pour me faire comprendre ses intentions. 

Son coup de pagaie prend de l’assurance. Grâce à ma compréhension, il se hisse progressivement mon niveau. Certes il n’est pas près de l’atteindre, mais il y a un début à tout. Je suis tout de même un peu frustré. 

Parfois il nous arrive, par hasard, de sortir des sentiers battus et d’affronter une série de vagues ou un bon petit clapot. Mon malheureux propulseur s’empresse de retrouver des eaux plus calmes. Ça me désole, car c’est quand ça chahute un peu que je me sens le plus à l’aise. 

Je me prends à rêver de ce que je pourrais faire entre les mains d’un vrai pagayeur ! Mais je dois me faire une raison. 

 

Si le kayakiste choisit son kayak, le kayak ne choisit pas son kayakiste. 

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