Les copains 

 

Ce samedi, il fait trop mauvais pour naviguer. Mon pagayeur en profite pour me présenter à ses amis. Des gens qui manifestement n’y connaissent rien. Plutôt que de s'extasier sur l’élégance de mes lignes, ces malotrus ne trouvent rien de mieux à faire que de balancer des sottises à mon pauvre bipède. 

– Comme çà, Félix, tu te lances dans le canoë-kayak ?
– Le vrai terme est kayak de mer.
– Parce que tu comptes aller en mer avec cet engin ? Mais tu vas y laisser ta peau.
– C’est vrai, ça doit chavirer comme un rien ce truc-là. Tu n’as pas peur de te retrouver coincé, la tête en bas.
– Moi ça ficherait la trouille. Comment as-tu pu acheter une embarcation aussi périlleuse ? 

Et-cetera, et-cetera... J’abrège ! Félix ne se formalise pas. Au contraire. Il semble jubiler de trouver un auditoire. Il écoute les sarcasmes avec un sourire compatissant. Il prend son temps, puis il explique à quel point je suis un excellent esquif. Il reprend un par un les arguments de la vendeuse, les illustrant d’exemples tirés de sa courte expérience. 

Je sais bien qu’il est enchanté de mes services, mais à ce point, j’en suis presque troublé. Mais il précise qu’il faut vraiment savoir y faire pour exploiter toutes mes qualités. Je ne suis pas à confier au premier touriste venu ! 

–Tu sembles être un spécialiste, mon vieux Félix, commente un binoclard. 

Mon bipède évite de le contredire et sourit avec modestie. 

– Et tu sais vraiment comment t'en servir, de cette petite merveille ? 

Je craignais que cette question ne déstabilisât mon kayakiste. Il n’en est rien. Bien au contraire. Je découvre, à ma grande surprise, qu’il sait tout sur le kayak de mer. Son origine, son évolution, les différents modes de pratique. A l’entendre, il sait comment affronter les vagues, comment traverser en bac, comment partir et débarquer dans les rouleaux. Il connait même des manœuvres savantes auxquelles je n’aurais jamais pensé. 

 

Sacré Félix, il m’a bien caché son jeu ! 

suite