Eskimotage (bis) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il fait un temps magnifique et Félix reprend ses exercices. 

Il a bien pigé la première partie du mouvement, chavirer, et je dois reconnaître qu’il s’y montre talentueux. Il se penche le long du bord, la pagaie savamment positionnée, et plouf ! La quille au soleil ! C’est la seconde partie qui pose problème. 

– Ne t'en fais pas Razkayou. On finira bien par y arriver ! 

Ce n'est pas encore pour cette fois. Mais, mon kayakiste est têtu. Désormais, à chaque balade en mer nous allons visiter la petite crique, son alouette et ses crabes verts. Il a acheté un bouquin, lu et relu le chapitre consacré à l’exercice. Il le connait par cœur. 

  

Mais dans l’eau, la tête en bas, il oublie tout. Il a facilement vingt secondes pour se le rappeler. Au bout de trois il abandonne... 

– Razkayou. Ce n'est pas normal. J’applique à la lettre les consignes du bouquin. J’ai bien répété l'enchaînement sur la moquette et sur la pelouse. Ou le manuel est mal fichu, ou je suis un imbécile ! 

Que va-t-il chercher là ? 

–Regarde Razkayou. Tout est dans le mouvement du bassin. 

Sur le sable, il me fait une démonstration. Très convaincante. Il connait incontestablement son affaire. 

– Je trouve ces échecs successifs particulièrement injustes ! Ah ! Si je pouvais eskimoter à l’air libre ! La tête en bas je respire paisiblement, je décompose, et hop ! Je réussis du premier coup. 

Je n'en doute pas une seconde. Il obtiendrait certainement la note maximale, à l'écrit comme à l'oral, à un éventuel examen d'eskimotage. Mais les épreuves pratiques sont éliminatoires. 

– Apprends, mon vieux Razkayou que le succès, c’est aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme. 

La maxime lui va comme un gant, même si je ne suis vraiment pas sûr qu'il en soit l'auteur. 

A l’automne, il finit quand même par se décourager... L’eau devient plus froide, bien trop froide pour mon malheureux kayakiste. Même par grand beau temps, nous ne reprenons plus le chemin de la petite crique à l'abri des regards. A-t-il renoncé? C’était mal connaître le bonhomme. 

Au retour des beaux jours, nous retournons sur zone. Les crabes verts sont au rendez-vous. L’alouette turlute avec ferveur dans le grand ciel bleu. Félix reprend ses tentatives. Je ne connais que trop bien la procédure. Chavirage, agitation désordonnée, sortie du cockpit, retour à la plage pour vidage du kayak et rembarquement. Cela jusqu’à lassitude du kayakiste. Je nous crois entraînés dans un rituel immuable lorsque un bel après-midi de printemps, contre toute attente, il jaillit enfin de l’eau cristalline. Huîtriers, gravelots, pluviers et bécasseaux s’enfuient effrayés par son hurlement jubilatoire. 

Il n’en revient pas... Moi non plus! 

– As-tu vu Razkayou ? 

Et comment ! C’est une sensation unique. Il s’est redressé avec tant d’énergie que j’ai bien failli chavirer de l’autre côté ! 

– Allez, on recommence !


Et ça refonctionne.


– Finalement ce n’est qu’un coup à prendre. 

Il s’offre encore quelques pirouettes, pour le plaisir. Pour notre plaisir, car je commence à apprécier cette petite manœuvre, dès lors qu’elle est couronnée par le succès. Dés notre retour à terre mon tout récent eskimoteur sort son téléphone portable. Il appelle successivement plusieurs correspondants. Il parle avec de grands gestes. Des badauds le regardent amusés. Quand il s’en rend compte, loin d’être gêné, il a un petit sourire de connivence. Va-t-il leur faire part de la bonne nouvelle ? Non, mais c’est tout juste. 

Les jours qui suivent, il les passe sur son petit nuage. Sa science toute neuve change la vie de Félix. Donc la mienne. A l’issue de chaque balade, dès que les conditions le permettent, c’est-à-dire lorsque la mer est calme et l’eau pas trop froide, on s’offre une petite série de roulades. Nous n’allons plus nous cacher dans la crique. Bien au contraire ! Mon tout nouvel eskimoteur tient à enchaîner ses pirouettes en des lieux bien fréquentés. 

 

– Par sécurité. Il vaut mieux qu’il y ait du monde à proximité. 

 

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